L’Humanité : “À Montluçon, le scandale sanitaire continue”

ARTICLE DE PRESSE

À Montluçon, le scandale sanitaire continue

La CGT de l’Allier a saisi la justice pour demander une enquête sur l’exposition des salariés de l’entreprise Environnement Recycling à des substances toxiques, notamment le plomb.

Montluçon (Allier), envoyée spéciale.

Comme si le scandale de l’amiante n’avait pas servi de leçon. Comme si, en France en 2014, il restait normal que des salariés risquent leur santé sur leur lieu de travail. À Montluçon, dans l’Allier, la CGT lance de nouveau l’alerte sur les conditions de travail dans l’entreprise Environnement Recycling, spécialisée dans le recyclage des appareils électriques et électroniques. Il y a un an et demi, le syndicat avait jeté un premier pavé dans la mare contre les pratiques de cette société, montée en 2011 à grands renforts d’aides publiques et employant 
207 personnes en CDD d’insertion ou handicapées (voir l’Humanité du 28 mars 2013). Sur la base de témoignages d’anciens salariés à la santé altérée, de photos ou vidéos prises sur leur lieu de travail et d’une analyse d’un échantillon de poussières prélevé dans l’atelier Andela où sont broyés des écrans de téléviseurs, le syndicat avait dénoncé une exposition massive du personnel à un cocktail de 28 métaux toxiques comme le plomb, le baryum, l’antimoine…

« Grâce à notre action, les conditions de travail se sont améliorées, mais on ne peut pas en rester là », a expliqué Laurent Indrusiak, secrétaire de l’union départementale CGT, vendredi lors d’une conférence de presse. À l’automne dernier, la société a fini par faire installer un système d’aspiration dans l’atelier Andela, pour un coût de 500 000 euros. Pendant plusieurs mois, la CGT, qui n’est pas implantée dans l’entreprise, n’a plus eu de nouvelles « de l’intérieur ». Mais en avril, de nouveaux salariés ont fourni des vidéos de l’atelier. On y voit des ouvriers portant un simple masque en papier et poussant la poussière au sol à l’aide de balais et raclettes, opération strictement proscrite mais répétée chaque jour, d’après les témoignages. « Il y a moins de brouillard, mais il y a toujours de la poussière, au bout d’un jour on peut écrire dedans avec le doigt, témoigne Emmanuel – prénom d’emprunt. Sans compter que parfois les sacs de poudre se crèvent et en répandent partout. L’atelier n’est pas étanche, tout le site est concerné par les poussières. »

« Les salariés continuent de risquer leur peau », affirme Laurent Indrusiak, qui fait état des mêmes symptômes que l’an dernier parmi les salariés – fatigue intense, maux de tête, saignements de nez – et de deux hospitalisations pour pneumopathie. « Ce n’est pas un problème marginal, la filière du recyclage des déchets électriques et électroniques est en pleine expansion, avec des conditions de travail d’un autre âge », a appuyé Annie Thébaud-Mony, chercheuse honoraire en santé au travail à l’Inserm et présidente de l’association Henri Pézerat, venue soutenir la CGT. « Il faudrait arrêter cette installation, faire un dépoussiérage dans les conditions d’un désamiantage et installer un broyeur en vase clos », estime la chercheuse. Alors que l’inspection du travail n’a jamais dressé de procès-verbal et ne collabore pas avec la CGT, le syndicat a interpellé le directeur régional du travail (Direccte), la préfecture, les ministères du Travail et de la Santé. « On nous dit que tout est sous contrôle, circulez ! », déplore Laurent Indrusiak. Marc Ferrand, Direccte d’Auvergne, estime en effet que les services d’inspection du travail et de la caisse d’assurance retraite et de la santé au travail (Carsat) « ont fait leur job de prévention » : « D’après les données que nous avons, 95% des problèmes sont résolus. Il n’y a plus de problème de plombémie, il reste à la marge un problème de cadmium à traiter», explique-t-il. Espérant faire bouger les choses, le syndicat a déposé mi-juillet une demande d’enquête au parquet, tandis que six anciens salariés ont saisi les prud’hommes.

« Qu’il le prouve, qu’il laisse les portes ouvertes »

De leur côté, les patrons d’Environnement Recycling disent avoir déposé plainte contre la CGT pour diffamation. « Je ne dis pas qu’il n’y a pas de problèmes, mais il y a une réglementation, qui est respectée à la lettre, aujourd’hui nous avons tous les documents pour montrer que nous sommes en dessous des seuils tolérés » d’empoussièrement, affirme Jérôme Auclair, l’un des dirigeants. « Qu’il le prouve, qu’il laisse les portes ouvertes, s’étrangle Emmanuel. À chaque fois qu’on a vu des visiteurs extérieurs, il y avait eu trois jours de ménage à fond juste avant et Andela était à l’arrêt. »

Fanny Doumayrou

 

« On a tous ce goût métallique dans la bouche »

 

Témoignage Emmanuel – prénom d’emprunt- a travaillé un an dans l’enfer de l’atelier Andela.

Il veut rester anonyme pour avoir « une chance de retrouver un emploi à Montluçon ». Fin 2013-début 2014, Emmanuel  – faux prénom donc – a travaillé un an en CDD d’insertion dans l’atelier Andela où sont broyés les écrans de téléviseurs. « J’occupais un poste de travail très dur, ultraphysique, où l’on devait séparer la ferraille et le ferronickel présents dans les écrans de télé. Il y avait beaucoup de coupures aux bras et aux jambes car les ferrailles étaient propulsées vers nous. J’ai été blessé au coude, au genou et à l’épaule, il y a eu des accidents graves avec des tendons coupés et 17 points de suture. Même si les chefs évitaient au maximum d’appeler les secours, les pompiers connaissent l’entreprise ! J’ai participé à l’installation du nouveau système d’aspiration. Avant, on ne se voyait pas à trois mètres?; après, il y avait moins de brouillard mais toujours de la poussière. On avait tous ce goût métallique dans la bouche. J’étais constamment fatigué ; en dehors du travail, je ne pouvais plus rien faire. J’ai été hospitalisé pour une pneumopathie. Après, j’ai continué mais un jour, au travail, j’ai eu une perte d’équilibre avec un saignement de nez, j’ai décidé de ne pas rester. Aujourd’hui, je ne suis plus exposé mais j’ai encore des coups de fatigue et les yeux rouges. La plupart des salariés se plaignent mais ils ne vont rien faire contre l’entreprise car ils ont tous des familles à nourrir. C’est compliqué. Ou alors ce sont des jeunes qui ne trouvent pas de travail, ou bien des étrangers. Quand on a vécu au RSA à 400 euros, ça fait du bien de passer à 1.200 euros, alors ils acceptent toutes les conditions. D’accord, cette entreprise crée des emplois dans un bassin sinistré, mais dans ces conditions, je dis non. Ce n’est pas normal qu’en 2014, ça existe encore. Ils prennent des gens soi-disant en insertion pour deux ans au maximum mais ils n’embauchent pas. Combien de personnes sont déjà passées par là en trois ans ? »

F.D.

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