Les conditions de travail des travailleurs extérieurs de l’industrie nucléaire

A l’heure où le discours dominant sur le nucléaire en fait une énergie renouvelable, propre et sans risque, il est essentiel de tenter, une fois encore, de rompre l’invisibilité  du travail, des travailleurs et et des maux du travail radioactif. 

Depuis près de 40 ans, chaque année, de 35 à 40 000 travailleurs salariés d’entreprises sous-traitantes assurent, en France 90 % de la maintenance des centrales nucléaires, pendant les périodes d’« arrêt de tranche », c’est-à-dire d’arrêt des réacteurs pour maintenance. Ces travailleurs reçoivent plus de 85 % de l’exposition aux rayonnements ionisants. 

De fait, l’industrie nucléaire, orgueil de l’Etat français, fait reposer la maintenance de ses installations sur des travailleurs alternant emploi saisonnier et chômage. Pour respecter les normes internationales de radioprotection, la stratégie adoptée par la direction du parc nucléaire consiste non pas à tenter de diminuer l’irradiation  aux postes de travail, mais à gérer l’emploi par la dose, en excluant au fur et à mesure les travailleurs sous traitants ou intérimaires qui arrivent en limite de la dose réglementaire d’irradiation. Les témoignages recueillis au cours de l’enquête dont rend compte ce livre montrent que cette stratégie a un terrible coût sanitaire, social et familial pour les travailleurs concernés. Ce dernier a été montré à l’écran dans plusieurs documentaires, dont ceux de Catherine Pozzo di Borgo[1] et Alain de Halleux[2].

Alors que se multiplient les canicules qui aggravent grandement la pénibilité des conditions de travail, en ce mois de septembre 2026, la maintenance des centrales nucléaires, plus que jamais nécessaire, oblige les travailleurs « extérieurs » à supporter cette pénibilité du travail par forte chaleur dans un milieu toujours plus radioactif.

Pendant ce temps, en toute discrétion, des données statistiques sont produites en continuité d’une étude de cohorte engagée il y 20 ans[3], concernant les liens entre radioactivité et cancers pour les travailleurs salariés de l’industrie nucléaire.

Portant sur près de 310 000 travailleurs statutaires de l’industrie nucléaire de trois  pays fortement nucléarisés (France, USA, UK), l’étude INWORKS confirme, avec des résultats très significatifs, l’importante surmortalité précoce par cancer de travailleurs dits « organiques » de l’industrie nucléaire mondiale[4]. En clair, pour la France, il s’agit d’une étude portant sur les agents statutaires des entreprises EDF, ORANO, et du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). Or ces agents ne supportent que 15 % de la dose collective d’irradiation sur les sites. En revanche, sont exclus des effectifs de l’étude, les centaines de milliers de travailleurs non statutaires qui supportent plus de 80% de l’exposition à la radioactivité, dans la maintenance des centrales, dans le démantèlement des réacteurs usés, dans le transport et la gestion des déchets, dans le retraitement du combustible usé à l’usine de la Hague[5].

Ainsi l’exposition professionnelle aux rayonnements ionisants à de très faibles doses provoque indiscutablement des cancers et une importante surmortalité par cancer. Les travailleurs « extérieurs » de l’industrie nucléaire sont donc des travailleurs « sacrifiés », selon l’expression de l’un d’entre eux. Pour eux, les résultats de l’étude INWORKS révèlent une catastrophe annoncée à l’égale de celle provoquée par l’amiante. Mais tant le travail de maintenance en milieu radioactif, que les travailleurs qui ont obligation de le faire et les maux qu’il génère sont maintenus dans l’invisibilité. La survenue précoce de cancers et autres atteintes radioactives est connue mais – à la différence de ce qui s’est produit en France par rapport à l’amiante – elle ne fait l’objet d’aucun recensement, ni de la part des institutions sanitaires ni de celle des organisations syndicales ou d’associations. Cela contribue à conforter la représentation d’une industrie nucléaire sans risque, représentation portée par les autorités gouvernementales françaises mais aussi par des scientifiques asservis au lobby nucléaire[6].

[1] Catherine Pozzo di Borgo, Arrêt de tranche. Les trimardeurs du nucléaire. Beka Films, 1996

[2] Alain de Halleux, RAS nucléaire. Rien à signaler.  Crescendo Films  & Iota Productions,

[3] Cardis E. 1al, Risk of cancer after low doses of ionising radiation: retrospective cohort study in 15 countries  BMJ 2005; 331 doi: https://doi.org/10.1136/bmj.38499.599861.E0 [4] David B Richardson & al., Cancer mortality after low dose exposure to ionising radiation in workers in France, the United Kingdom, and the United States (INWORKS): cohort study, BMJ 2023; 382 doi: https://doi.org/10.1136/bmj-2022-074520 

[5] https://www.asso-henri-pezerat.org/sante-des-travailleurs-surete-nucleaire-sous-traitance-thebaud-mony/

[6] Annie Thébaud-Mony, La science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs. La Découverte 2014