Masazumi Harada, défenseur des victimes de Minamata, est mort

 

Le Professeur Masazumi Harada, spécialiste mondialement reconnu de la maladie de Minamata, s’est éteint le 11 juin, à l’âge de 77 ans, des suites d’une leucémie, à son domicile à Kumamoto. Il était néle 14 septembre 1934 à Tsukimachô, dans la préfecture de Kagoshima. En 1961, alors jeune médecin à la faculté de Kumamoto, il découvre la situation tragique et isolée des victimes de la maladie qui frappe depuis cinq ans la petite ville de Minamata, située à la frontière entre la préfecture de Kumamoto et celle de Kagoshima (sur l’île de Kyûshû, au sud du Japon).

Rejets de mercure

A l’époque, une équipe de chercheurs de son université a déjà identifié les rejets de mercure de l’usine chimique Chisso comme étant la cause la plus probable de la maladie, tandis que la firme oscille entre le déni et un simulacre de prévention (poussant le cynisme jusqu’à installer un filtre factice), tout en continuant à rejeter dans la mer le mercure qui contamine la chaîne alimentaire.

Les familles de pêcheurs sont les premières victimes. Au lieu, comme ses collègues, de convoquer les malades à l’hôpital de Kumamoto, devinant leur détresse matérielle, Harada se rend sur place à Minamata, en observant leur environnement quotidien et leur alimentation. Au cours d’une de ses visites, une mère lui a permis de comprendre que, contrairement à ce que pensait la médecine d’alors, des enfants peuvent être contaminés par le mercure in utero. La publication de cette découverte en 1964 lui vaudra l’année suivante la reconnaissance de ses pairs à traversl’attribution d’un prix par l’Association japonaise de psychiatrie et de neurologie.

A partir de 1967, lorsque les victimes de la pollution industrielle entament des procès contre les pollueurs, Harada fait partie de ceux qui s’engagent à leur côté. La maladie de Minamata sera sa principale bataille. En 1972, il publie La maladie de Minamata, son premier ouvrage de synthèse. Au cours des quarante années qui suivent cette gigantesque catastrophe industrielle, la plupart de ses victimes ont dû affronter la muraille de verre d’un système de reconnaissance spécialement conçu… pour ne pas les reconnaître. Un peu moins de 3 000 personnes ont été reconnues officiellement  » malades de Minamata « . Or, depuis l’entrée en application en mai 2010 d’une loi spéciale de réparation, près de 50 000 personnes ont déposé une demande.

Un système inique

Harada n’a cessé de protester contre ce système inique. Aux experts en chambre faisant fi des connaissances les plus élémentaires et arcboutés sur une vision figée de la maladie, il opposait avec la modestie des vrais savants la complexité et l’évolution de la pathologie sur le terrain. Comme il l’expliquait en 1999, durant une journée de visites auprès de familles de malades à Minamata :  » Une maladie ‘naturelle’ c’est déjà difficile à soigner, mais une maladie créée par les humains, c’est vraiment très complexe. « 

Hors du Japon, il s’était rendu auprès d’autres communautés présentant des risques d’une contamination analogue à celle de Minamata, tels les Indiens Ojibwas de l’Ontario canadien, dans la forêt amazonienne, en Chine ou en Tanzanie. Harada s’était aussi impliqué dans d’autres cas de maladies industrielles, notamment auprès des mineurs de Miike intoxiqués par le monoxyde de carbone, séquelles d’un gigantesque coup de grisou survenu en 1963. Il s’est aussi beaucoup investi auprès des victimes de l’huile alimentaire Kanemi (maladie Yusho), contaminée par des produits chimiques (PCB, …) ; après avoir d’abord frappé le nord de Kyûshû en 1968, dix ans plus tard, un cas analogue s’était déclenché à Taiwan.

Lauréat en 1994 du prix  » Global 500 «  du Programme des Nations unies pour l’environnement, Le Pr Harada avait été nommé en 1999 à l’Université Kumamoto Gakuen. Il laisse une œuvre importante qui permet d’appréhender les conséquences sanitaires d’autres catastrophes  » créées par les humains « , comme celle de Fukushima.

Paul Jobin, sociologue, spécialiste du Japon, maître de conférences à Paris Diderot

Article paru sur lemonde.fr, 20 juin 2012